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MÉMOIRES DE PIERRE

CUINCHY


Monument à la 58e division d'infanterie française – 295e, 285e, 256e, 281e RI et 141e RIT

Localisation :
Lieu dit le Moulin Brûlé sur la route nationale 41 entre Cambrin et Auchy-les-Mines

Conflit commémoré : 1914-1918

Date d'inauguration : Dimanche 31 août 1924, dans la matinée du jour de l'inauguration du monument aux enfants de la paroisse morts pour la patrie

Maître d'ouvrage : Comité d'érection formé à Bourges (Cher)

Texte de l'épitaphe :

A la mémoire des braves de la 58e division morts pour la France

295e, 285e, 256e et 281e régiments d’infanterie et 141e régiment d’infanterie territorial

Monument à la 58e division (photographie par Thadée Szalamacha)

Le Journal de Lens rapporte l’inauguration du monument dans son édition du 7 septembre 1924 :

Le monument a été inauguré vers 11 heures du matin sous la présidence de M. Emile Quéva, maire de Cuinchy, en présence de délégations venues du Cher, des sociétés locales et d’une foule assez nombreuse malgré la pluie, après un service religieux qui avait eu lieu sur la place de Cuinchy avec le concours de la fanfare des mines de Béthune et de la chorale d’Essars. Tout au long du parcours, des arcs de triomphe avaient été dressés par les habitants et ornés d’inscriptions de circonstance.
Ce monument se dresse sur un petit tertre : c’est un bloc de granit ayant la forme d’une pyramide surmontée d’un casque de poilu. Sur l’une des faces on lit : à la mémoire des braves de la 58e division morts pour la France ; sur une autre : 295e, 285e, 256e et 281e régiments d’infanterie et 141e régiment d’infanterie territorial.
Quand le voile qui couvre le monument est enlevé, les tambours et clairons des sapeurs-pompiers sonnent Au Drapeau et la fanfare des mineurs de Béthune joue la Marseillaise. Des discours sont ensuite prononcés par MM. Cazin, curé des communes de Cambrin et de Cuinchy, le commandant de Chaumont-Quétry qui commandait pendant la guerre le 141e régiment de territoriale et le capitaine Roy, du 95e régiment d’infanterie, actuellement en garnison de Bourges.
Le président du comité de la 58e division remet officiellement le monument à M. Quéva, maire de Cuinchy, qui le remercie et lui donne l’assurance que les habitants en auront le plus grand soin.
Puis, la chorale d’Essars chante l’Hymne aux morts dont les solos sont exécutés par M. Souillart et la foule s’écoule lentement sous la pluie. La cérémonie est terminée.


Le journal L'Avenir de l'Artois du 4 septembre 1924 revient sur l'inauguration du monument et en particulier rapporte les discours prononcés :

La commune de Cuinchy a connu dimanche dernier une journée inoubliable qui restera inscrite à jamais dans ses annales pour le faste et la grandeur des cérémonies d’inauguration qui ont rassemblé la population entière au pied du monument érigé à la mémoire de ses morts.
Ce monument qui est parmi les plus beaux de la région est digne des braves tombés au champ d’honneur et du sacrifice des civils qui furent victimes de la barbarie allemande. Il est digne aussi de la persévérance et de la générosité de tous ceux qui contribuèrent à recueillir les fonds nécessaires.
Les hommes de cœur qui se sont dévoués à cette noble tâche sont trop nombreux pour les nommer, mais leurs concitoyens les connaissent bien et ce journal se fait l’interprète de tous pour leur dire toute la reconnaissance qui les anime envers ceux qui les ont dotés d’une aussi belle œuvre et qui ont su maintenir bien haut, au-dessus de toute division, le culte sacré des morts.
Aussi, ce fut dans une atmosphère d’union parfaite que tous ce mirent à l’œuvre, samedi dernier, malgré la pluie et le vent, pour la décoration des rues. Celles-ci se trouvèrent bientôt toutes transformées, et le dimanche matin ce fut un véritable enchantement de voir les innombrables arcs et fausses portes aux décorations les plus diverses, échelonnés sur tout le parcours. Le soleil, qui aurait pu de quelques-uns de ses rayons animer de mille reflets tous ces ors et donner tant d’éclat aux tentures et aux fleurs, resta obstinément caché derrière une suite ininterrompue de lourds nuages. La pluie ne cessa même de tomber que durant d’assez rares intervalles.
La messe fut chantée à 9 heures 30 par M. l’abbé Cazin, curé de la paroisse. L’autel avait été dressé à l’extrémité de la place, contre une dépendance de la propriété de M. Quéva-Martin, en face du monument. Une nombreuses assistance se pressait à cet office en plein air, et en dépit de la rigueur de la température et de la pluie qui tombait drue, des centaines de personnes restèrent là, immobiles et recueillies jusqu’à la fin de la cérémonie. Le sermon de circonstance fut donné par le R.P. Maillerie, un ancien combattant. L’éloquent prédicateur exalta le sacrifice sublime des héros morts pour la patrie, et rappela les devoirs des vivants envers eux. Toutes choses ici bas, dit-il, ayant tendance à disparaître, il nous faut réagir pour donner à nos morts le tribut de reconnaissance auquel ils ont droit. L’érection d’un monument répond à ce but en parant aux défaillances de notre mémoire, mais cela ne suffit pas pour satisfaire à toutes nos obligations. Avant tout, nous devons prier pour nos héros parce que l’homme est rempli d’iniquités et que donner sa vie pour la défense de son pays injustement attaqué ne libère pas l’âme de toutes ses dettes envers la justice divine.
Puis, dans une belle péroraison, l’orateur traça le devoir de chacun à l’égard du prochain. Nous devons, dit-il, continuer l’œuvre de nos morts et la transmettre dans son intégrité. Pour cela, il faut nous aimer les uns les autres comme ils se sont aimés eux-mêmes et avoir pour la France un dévouement semblable au leur. Notre succès définitif ne sera assuré que si nous mettons notre confiance dans le Christ qui aime les Français !
Pendant l’office, plusieurs morceaux de musique furent interprétés par la grande harmonie des mines de Béthune, dirigé par son distingué chef M. Delhaye. L’orphéon d’Essars, dont la réputation artistique est connue de tous, a exécuté d’une manière parfaite le Sanctus et Agnus Déi.
Après la messe eut lieu le rassemblement des sociétés locales pour se rendre au moulin Brûlé ou avait lieu l’inauguration du monument élevé à la mémoire des morts de la 58e division d’infanterie qui se sacrifia presque entièrement en 1914-1915 pour sauver de l’invasion la portion de terrain qu’ils avaient reçu mission de défendre. M. Aimé Quéva, maire, chevalier de la Légion d’honneur, entouré de son conseil municipal prit la tête du cortège, suivi d’un grand nombre d’habitant de Cuinchy qui, malgré l’heure matinale et la pluie battante voulurent aller témoigner leur reconnaissance à ceux qu’ils considèrent au même titre que leurs compatriotes.
Le cortège arriva peu avant 11 heures au pied du monument, où attendait M. le commandant de Chaumont-Quitry, commandant de réserve d’une unité qui combattit sur le terrain même où s’élève le monument.
M. l’abbé Cazin, curé, qui avait revêtu ses ornements s’avança au milieu des groupes et avant de procéder à la bénédiction prononça une allocution qui remua profondément l’auditoire. M. le curé souligna tout d’abord la touchante coïncidence qui a permis en ce même jour la bénédiction du monument aux enfants de Cuinchy et celle du monument aux morts de la 58e division. Ils sont morts, dit-il, pour la même cause : il était donc juste qu’ils fussent glorifiés en même temps et compris dans la même solennité.
Parlant ensuite de la manière dont nous devons honorer nos morts, l’orateur la précise en un triple hommage : nous leur devons notre admiration, notre reconnaissance, nos prières. Nos soldats, dit-il, ont écrit dans l’histoire une page qui soutient avantageusement la comparaison avec toutes les autres, par leurs sacrifices joyeusement consentis et leurs souffrances vaillamment supportées qui arrachent des cris d’admiration comme celui de tel général : « je les aime, je les admire, je les vénère, à tel point que c’est à genoux que je voudrais parler d’eux ». l’admiration appelle la reconnaissance : au 15e siècle, Jeanne d’Arc a sauvé la France de l’invasion. Au 20e siècle, nos illustres généraux, avec leurs magnifiques soldats, l’ont sauvée de la ruine matérielle, morale, religieuse. L’Alsace et la Lorraine, arrachées brutalement autrefois, puis glorieusement rendues à la mère patrie ; notre indépendance chèrement acquise, il est vrai, mais enfin assurée, tel est le magistral compte créditeur de nos soldats, compte qui nous rend nous-mêmes débiteurs d’une reconnaissance à long terme que nous ne comprendrons que nous n’acquitterons jamais. La reconnaissance à son tour pour être réelle et pratique, appelle la prière. Nous ne sommes pas de ceux qui ont l’ignoble cruauté d’ignorer ou de mettre en doute l’existence d’une autre vie pour nos défunts en récompense plus ou moins prochaine de leur sacrifice. Prions pour eux : c’est la vraie marque de notre reconnaissance. Adressons pour eux au Père éternel la touchante prière liturgique Requiem aeternam dona eis domine. A ceux qui ont été ensevelis côte à côte dans la même fosse n’ayant pour cercueil qu’un peu de terre et pour linceul un peu de paille, donnez O mon dieu le repos éternel. A ceux qui reposent seuls abandonnés dans un coin de terre inconnu, donnez le repos éternel. A ceux qui n’ont plus personne au foyer pour murmurer leurs noms et s’agenouiller sur leurs tombes, donnez le repos éternel. A tous les officiers et soldats qui ont sauvé la France, donnez le repos éternel.
M. le curé termina son allocution en faisant un rapprochement impressionnant entre la mort héroïque des héros spartiates et celle de nos soldats.
L’érection de ce monument à quelques pas de la route nationale, dit-il, me rappelle la parole d’un grand chef de famille qui avait reçu l’ordre de défendre avec trois cents hommes et jusqu’à la mort, le fameux passage des Thermopyles. La consigne fut respectée, et voici qu’avant l’extermination complète de ses soldats, Léonidas avait fait graver sur une pierre ces quelques mots : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour elle ». il me semble revoir gravée sur cette pierre la même parole à peine modifiée s’adressant désormais aux nombreux voyageurs qui viendront par ce chemin « Passant, va donc dire à la France que nous sommes morts ici pour sa liberté ».
M. le commandant de Chaumont-Quitry, qui est à ce moment entouré d’une délégation d’anciens combattants, avec son drapeau, s’avance au pied du monument et prononce d’une voix forte, animée d’une belle énergie patriotique, un remarquable discours que nous sommes heureux de reproduire in-extenso :
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Discours de M. le commandant de Chaumont-Quitry
Mesdames, messieurs,
Le 31 janvier 1915, je venais d’être nommé au commandement du 3e bataillon du 141e régiment d’infanterie territoriale, composé de Basques et de Landais, des vieux braves s’il en fut et je rejoignais mon poste à Sailly-Labourse. J’avais hâte de prendre ma revanche de la douloureuse défaite de 1870, étant de ceux qui l’avaient subie. Mais le bataillon était encore pour la nuit aux tranchées de Maison Rouge sous le commandement de mon prédécesseur, je dus rester à Sailly-Labourse jusqu’à la relève qui devait avoir lieu le lendemain 1er février. J’appris ce jour que dans la nuit, l’ennemi était venu attaquer la position du Moulin de la Carrière, défendue par le 3e bataillon, à l’endroit même où s’élève ce monument que nous inaugurons aujourd’hui. Une compagnie allemande armée de grenades s’était élancée à l’assaut de nos lignes. Reçue par le feu de nos territoriaux, elle dut battre en retraite, laissant sur le terrain des tués et des prisonniers.  Et nos hommes, montant sur le parapet pour mieux voir et tirer, s’écriaient « Y’en a-t-il encore, qu’ils viennent ! ». c’est après ce fait d’arme, fier d’avoir à commander de tels hommes que je pris le service de tranchées où je retrouvais comme voisins mes compatriotes des régiments de réserve  du ?e corps d’armée. Aussi, nous les survivants de ces temps qui s’éloignent déjà emportés dans les brumes du passé, mais il dont il faut garder précieusement le souvenir pour le perpétuer dans les générations à venir, sommes nous heureux d’être ici en ce beau jour pour célébrer aux pieds de ce monument qui leur est dédié, la mémoire des braves de la 58e division d’infanterie morts  pour la France et ayant appartenu au 295e, 285e, 256e et 281e régiments d’infanterie et au 141e régiment d’infanterie territoriale.
Quel magnifique exemple ils ont donné eux, ainsi que tous nos camarades qui, pendant des mois ont lutté sur toute cette longue ligne de feu qui s’étendait de la mer du Nord aux Dardanelles et jusqu’en Syrie. Partout ils furent pareil nos chers soldats, donnant sans compter pour la Patrie leur peine et leur sang.
Quand en août 1914 sonna l’heure du sacrifice, quand, ayant depuis tant d’années lassé notre patience, l’ennemi héréditaire envahit le sol de France, avec quel enthousiasme, vous vous en souvenez, abandonnant la charrue, l’usine, les affaires, partirent tous ceux qui pouvaient porter les armes.ils sont partis laissant derrière eux tout ce qu’ils aimaient, tout ce qu’ils avaient de plus chers ici bas, mais se disant qu’avant tout il fallait sauver la patrie, notre mère à tous et garder intact ce sol fait des cendres de ceux qui avant eux avaient par leurs efforts constants, fait la France une et forte, et cela aussi, dans les guerres d’autrefois et au prix de leur vie.
Plus que personnes, vous le savez par expérience, vous les habitants de ce pays dévastés, vieillards, femmes, enfants, que nous avons vu pendant ces années terribles vivant près de nous, exposés aux obus et à la mitrailles [texte non lisible].
Oui, vous le savez mieux que personne, vous qui habitez ces riches et belles contrées par lesquelles, depuis des siècles passent les invasions et qui êtes restés ainsi près de nous jusqu’au jour où n’ayant plus de toit pour vous abriter, vous fûtes obligé de vous retirer à l’arrière pour vivre pendant des années de cette douloureuse existence de réfugiés, loin de tout ce que vous aimiez.
Plus que personne vous avez souffert et la victoire est due à cet ensemble de sacrifices que tous les français ont fait à la patrie. Sacrifice de ceux qui sont tombés en combattant face à l’ennemi. Sacrifice de ceux qui ont perdu un être tendrement aimé. Sacrifice de ceux qui, dans la tourmente, ont été dépouillé de tout ce qu’ils possédaient. Mais pas plus que vous alors ils ne pensaient à tout cela nos chers morts, ils ne voyaient que la patrie. Ils ont voulu que restât français ce sol, où ils reposeraient un jour à côté des ancêtres, et où plus tard iraient les rejoindre ceux qui viendraient après eux.
Car la patrie est faite de toutes ces vies et de toutes ces morts qui se sont succédées depuis des siècles, depuis qu’il y a une France.
Mais depuis des siècles et des siècles aussi, jamais encore avec une audace et une férocité pareil, les peuples d’au-delà du Rhin n’avait tenté avec des moyens aussi puissants, aussi cruels, d’envahir, d’asservir notre patrie, sachant bien que si elle était vaincue, nulle autre puissance au monde ne pourrait leur résister. Dans ce but ils n’ont, vous le savez, hélas, rien épargné. Terroriser par des meurtres, par des incendies, par des déportations en masse les populations des territoires envahis, forcer des vieillards, des femmes, des enfants, à creuser les tranchées, les faire marcher devant eux dans les rues des villages, attaqués par les nôtres, afin de les exposer, victimes innocentes aux balles françaises, tels sont les moindres de leurs forfaits. Ajoutez-y la diabolique invention des gaz dont souffrent encore tant des nôtres, civils ou combattants et dont tant sont morts ! voilà bien atténué encore, car on ne sait pas tout ; et on ne peut pas tout dire, le spectacle des infamies dont ces barbares se sont rendus coupables.
Qu’eussent-ils fait de nous, s’ils avaient été les vainqueurs. Et c’est pour éviter le retour de tels malheurs que sont morts ceux vers lesquels aujourd’hui va notre pensée émue et reconnaissante. Et non seulement vers nos chers morts de la 58e division, mais vers ces quinze cent mille victimes tombées sur tous les fronts, ceux dont les restes ont été pieusement recueillis et reposent dans les innombrables cimetières du front ou de l’arrière, et aussi ceux, combien nombreux, dont les corps n’ont jamais été identifiés, ou même retrouvés, et que personnifie le héros inconnu, qu’il dort son dernier sommeil sous les arches imposantes de l’arc de triomphe. Oui, notre pensée va vers tous, et ils sont unis dans nos cœurs comme ils étaient unis au front dans les combats dans les tranchées. Nous, qui avons connu tant d’entre eux, qui les avons aimés, admirons les, pleurons les, mais malgré nos larmes, malgré nos regrets, nous ne serions les plaindre. Partis à la conquête des tranchées ennemies, dans tout l’enthousiasme de la lutte, avec l’espoir de reconquérir le sol de la patrie, au milieu de l’éclatement des obus, du fracas des grenades, des cris des combattants, des plaintes des blessés, ils sont glorieusement tombés sur le champ de bataille, ils ont été enlevés en pleine force, en pleine gloire, en plein triomphe. Ils sont montés au ciel ! Et que leurs corps soient restés sur le champ de bataille ou bien aient été rapportés ici ou là dans le coin de terre où ils sont nés, je suis certain que leurs âmes viennent planer au-dessus de ce monument que leurs camarades ont élevé à leur mémoire et au pied duquel les survivants pourront s’agenouiller pour penser à eux et les bénir de nous avoir sauvés !
Et c’est là aussi que devrons apprendre à les connaître les générations à venir. Qu’on apprenne aux tout petits à épeler les noms de ces glorieux régiments en leur faisant le récit des souffrances que les chers morts ont endurées, des combats auxquels ils ont pris part, et au cours desquels ils ont succombé. Qu’ils sachent ces enfants, que si leurs aînés n’étaient pas partis au premier son du tocsin, que si ces braves n’avaient pas couru à la frontière, quittant foyer, famille, tout ce qu’ils aimaient pour dresse contre l’envahisseur la barrière de leurs corps si, par ce sacrifice de leur vie, ils ne nous avaient pas donné la victoire, notre beau pays vivrait aujourd’hui esclave sous la botte allemande. Qu’on apprenne donc aux enfants qui ne les ont pas connus à les bénir comme des sauveurs, qu’au pied de ce monument soient entretenus de ces fleurs que la piété des vivants tient à déposer toutes fraîches sur une tombe aimée pour montrer que le tendre souvenir revit et refleurit comme elles.
Et puis, l’âme n’est-elle pas immortelle, la terre bien petite aux vivants et aux morts, et ne suffit-il pas d’une pensée pour porter à ces chères et regrettées victimes du plus sacré des devoirs l’hommage qui leur est dû. Et maintenant, ayant parlé de nos morts, je dois un souvenir particulièrement ému à ceux qui restent, à ceux qui les pleurent. Que de mères, que de veuves inconsolables, que d’enfants privés de celui qui était leur soutien dans l’existence.
A ceux là, on peut dire sans prétendre les consoler, hélas, de la perte irréparable qu’ils ont faite, on peut dire que la gloire du soldat mort pour la patrie rejaillit sur les siens, et que dans les siècles à venir, bien fier sera celui qui pourra dire : Mon aïeul a succombé dans la grande guerre et la terre de France a été sauvée grâce au sang généreux dont il l’a abreuvée.
Quand à nous qui avons perdu tout, soit un parent, soit un ami, n’oublions jamais que nous sommes fils d’une même mère qui est la France, que de là-haut dans le sein de Dieu, nos morts nous regardent et nous demandent que n’ait pas été répandu en vain le sang qu’ils ont versé pour elle. Restons unis dans la victoire comme nous l’avons été pendant ces années terribles. Et souvenons-nous que les plis du drapeau sont assez grands pour nous envelopper tous avec les âmes de ceux qui sont morts pour qu’il flotte sur une terre française et libre !
Et ceux là, nos parents, nos amis, nous aurons la consolation de les rejoindre un jour, dans le sein de Dieu, là où il n’y a plus ni division, ni misère, et où s’aiment d’un amour éternel ceux qui, sur cette terre, en quelle que condition qu’ils aient vécu, ont fait leur devoir.
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M. Aimé Quéva, maire de Cuinchy, succéda à M. la Marquis de Chaumont-Quitry, et prononça le discours suivants :

Discours de M. Aimé Quéva, maire de Cuinchy
Mesdames, messieurs, la municipalité de Cuinchy qui remplit aujourd’hui le pieux devoir de célébrer la mémoire des enfants de la commune tombés au champ d’honneur trouve ce jour l’occasion d’honorer les soldats que la France avait commis à la garde du territoire de Cuinchy et que la mort a fauchés. En acceptant aujourd’hui le principe de la remise du monument que vous élevez messieurs à la gloire de la 58e division et en attendant que les formalités administratives soient remplies, je ne peux m’empêcher de me reporter à dix ans en arrière aux jours sombres de 1914. l’Allemand n’était plus qu’à quelques mètres de notre commune et si celle-ci, déjà bien éprouvée par la guerre, n’a pas connu en outre les douleurs de l’invasion permanente, c’est parce que ceux qui sont tombés dans cette plaine, ont fait de leurs poitrines un rempart que l’envahisseur n’a pu franchir. C’est pourquoi la commune de Cuinchy justement reconnaissante envers ceux qui l’ont défendue se fera un devoir d’entretenir ce monument.

Ce discours dans lequel était renfermé l’expression de la reconnaissance et de la fidélité de Cuinchy à la mémoire de ses défenseurs fit une profonde impression sur la délégation et les familles de Bourges présentes à la cérémonie. M. le capitaine Roy, du 59e régiment d’infanterie prit la parole le dernier pour rendre hommage à la mémoire des camarades morts sur le champ de bataille.

Discours de M. le capitaine Roy
Il est de mon devoir de venir assurer ici à tous ceux de la 58e division, tombés devant l’ennemi et en particulier à ceux de la 295e RI avec lesquels j’ai vécu, que leur souvenir est à jamais présent dans nos âmes. Je leur fais le serment que nous leur resterons toujours reconnaissants du sacrifice qu’ils ont consenti pour nous. Ce monument devant lequel je m’incline pieusement est érigé pour rappeler à ceux qui n’auront pas connu les heures terribles de la dernière guerre, à ceux des générations futures héritières des trésors du passé, que des hommes, des héros, ont donné leur vie pour la cause de la justice et de la liberté. Il a été érigé aussi pour permettre aux parents, aux époux, aux enfants qui n’ont pu retrouver le corps des leurs, d’avoir une tombes où ils pourront venir prier et se recueillir. L’agenouillement sur les tombes n’est-il pas un des gestes sacrés de l’humanité. Nous avons voulut que cette pierre s’éleva ici, car c’est sur cette terre que la division réformée fut appelée à fournir un des grands efforts de la rude campagne ; elle immortalisera la mémoire de tous ceux qui ont arrosé de leur sang les champs de bataille d’Alsace, d’Artois, de Belgique, de la Somme et de la Champagne. Permettez-moi d’évoquer en ce jour d’apothéose la figure de ceux dont la pensée occupe tous nos esprits et que je connaissais si bien. Leurs images se lèvent devant moi, vêtues de capotes, coiffées de képi ou du casque. Nous sommes en août 1914, depuis quelques jours déjà des bruits sinistres circulent. On n’ose y croire car on imagine l’effroyable carnage qui résultera de la puissance des armements. Mais la France crie qu’elle a besoin pour vivre que ses enfants donnent leur vie. C’est la grande clameur qui tombe des collines, s’engouffre aux vallées, emplit la plaine au-delà de l’horizon. Et la jeunesse, malgré les horreurs entrevues accourt orgueilleuse de penser qu’elle va faire de l’histoire, condenser en un éclair de temps, des sensations plus hautes et plus belles que n’en pourraient donner des siècles d’innombrables vies secondaires, juvénilement fière de cette secrète pensée « nous ferons mieux que les anciens ». ils ne l’ont pas dit ceux de la 58e DI, ils l’ont fait. Je me souviens encore dans quelles conditions s’est faite la mobilisation du 295e. aucune plainte ne sa faisait entendre, pas un souci ne semble assombrir les fronts. Pourtant, au fond des cœurs, quelle angoisse d’abandonner pour toujours peut-être, parents, femmes, enfants. Le départ du régiment a lieu au milieu d’un enthousiasme délirant. Tous les fusils sont fleuris et les tambours en signe d’orgueil lancent en l’air leurs baguettes qu’ils rattrapent au vol sans interrompre leur roulement. La fatigue physique pour des hommes qui viennent de leurs foyers et qui n’ont plus l’entraînement des jeunes apparaît dès les premières étapes, mais comme le moral est élevé et que c’est finalement lui qui conditionne la résistance, la bonne humeur règne toujours dans les rangs. Et maintenant, dès les premiers combats, voyez-les ! Rien des médiocrités qui retiennent les yeux au sol, c’est en haut, tout en haut qu’ils veulent regarder. Jamais une minute de découragement, jamais une seconde d’hésitation lorsqu’il s’agit de gravir le talus sur lequel la mort traîne sa faux impitoyable. Ces hommes, ces possédés du devoir sont du même sang que ceux dont Rude a gravé les traits sur les bas-reliefs de l’arc de triomphe. Pourtant, la forme que prenait la guerre aurait pu y faire fléchir les âmes les mieux trempées.
La nuit, au créneau, dans la boue, sous la pluie, sous la neige, au milieu du sifflement des balles et des obus, les heures de veille sont longues. Le découragement devrait gagner les meilleurs. Or il n’en a jamais été ainsi. C’est un miracle. Tous ces hommes avaient un idéal élevé dans lequel ils puisaient leur confiance. Qu’ils sont petits ces héros que les légendes grecques nous montrent s’invectivant pour se donner du courage avant de combattre. Ceux qui ont versé leur sang au cours de la guerre dernière leur sont supérieur. Leur sacrifice ils le faisaient silencieusement avec un calme et un sang-froid qui force l’admiration de tous ceux qui les ont vus et connus.
La surhumanité de leur sacrifice jugés par eux surnaturelle à force de simplicité, voilà ce qui les emporte au-delà de l’ordinaire mesure. Voilà pourquoi, ils nous apparaissent si grands. Tels je les ai vus, tels ils étaient. Riant au froid des tranchées, ou se frayant un passage à la baïonnette au plus fort de l’humaine avalanche, ils nous ont révélés que les plus invraisemblables légendes des grands combats de notre passé n’étaient que de simples vérités. Sur ce sol même que trop d’entre eux ont rougi de leur sang, ce qu’ils ont fait est digne des plus belles pages de l’histoire militaire. Nos alliés les Anglais furent les premiers à leur rendre hommage. Dès le 18 octobre 1914, le général comte Geachen envoyait au commandant la 116e brigade, ses félicitations les plus vives pour la bravoure et le succès avec lesquels le bataillon  du 295e engagé au nord du canal avait accompli la mission difficile et dangereuse dont il était chargé. Plus tard, la brigade était citée à l’ordre de l’armée pour avoir résisté victorieusement aux attaques violentes et réitérées de l’ennemi, malgré les pertes considérables.
Le 12 novembre, c’est toute la division qui est citée en ces termes : « depuis qu’elle est versée à la 10e armée a toujours été en première ligne, a gagné du terrain et n’en a jamais perdu malgré de fortes pertes et des attaques violentes de l’ennemi ».
Il n’est pas possible que ceux qui ont mérité de tels éloges soient oubliés, ceux qui sont tombés ne sont pas morts. Immortels, ils vivent encore. Nos fils les retrouvent devant eux à tous les carrefours du front. Ils les retrouveront et les retiendront à jamais parmi eux dans un culte de vénération de pieux souvenir et de reconnaissance.
Inclinons nous pieusement et gardons à jamais le souvenir d’âmes d’une telle qualité.

L’hymne aux morts de Victor Hugo fut ensuite entonné par l’Orphéon d’Essars.
Les cérémonies de la matinée étant terminées, la dislocation des troupes se fit sur place.

A midi, eut lieu à la mairie la réception des autorités qui fut suivie d’un déjeuner offert par M. le maire.




Sources :
- Le Journal de Lens, 7 septembre 1924
- Photographie du monument par Thadée Szalamacha





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