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MÉMOIRES DE PIERRE

ESTREE-BLANCHE

Stèle aux fusillés du 4 septembre 1944

Conflit commémoré :  1939-1945

Localisation : Rue de la mairie

Texte de la dédicace :

A la mémoire de
BOULET Marc
CAUWET Jules
CHARTREZ Jean
FLAHAUT Nestor
HENIN Auguste
Victimes de la barbarie allemande
le 4 septembre 1944

Voici comment le journal l'Echo de la Lys rapporte les événements du 4 septembre 1944 dans son édition du 22 décembre 1944* :

A Estrée-Blanche, la veille de la Libération, cinq hommes ont été assassinés

La populeuse population d’Estrée-Blanche, avant-poste occidental du bassin minier du Nord de la France, à cinq kilomètres seulement d’Aire-sur-la-Lys, a été le témoin d’un crime dont l’horreur fait frémir quand on entend le récit de la bouche d’un survivant.
Certes, la retraite des armées allemandes a été marquée en de nombreux points de la France d’innombrables drames aussi odieux, parfois même plus importants. Mais celui d’Estrée-Blanche est souligné de la plus abjecte bestialité germanique. La route d’Aire à Estrée-Blanche, à quelques centaines de mètres avant d’arriver au centre du village, traverse en S le passage à niveau du Créminil. Sur la gauche, un peu au-delà, en bordure de la route, une petite croix en bois plantée là par de pieuses mains, en attendant la pose d’une stèle, rappelle l’atroce fusillade, indigne de gens se prétendant civilisés, perpétrée le lundi 4 septembre [1944] à 18 heures 20.
Cinq français, cinq paisibles français y ont donné leur vie, victimes innocentes de la Libération. Quatre autres y ont versé leur sang ; rescapés par miracle, ils ont dû d’avoir la vie sauve à des circonstances fortuites et ont d’ailleurs été tous gravement blessés. Enfin, un groupe de sept autres hommes encadrés de sentinelles, était conduit au même lieu et aurait subi le même sort si l’arrivée intempestive pour les uns, bénie pour les autres, d’avions de chasse britanniques et le crépitement nourri de leurs mitrailleuses ne leur avaient permi dans un moment de désarroi de leurs gardiens, de disparaître promptement en se dispersant à travers champs. (Les premiers otages venaient de tomber à cet instant sous les balles allemandes). Il y avait notamment dans ce second groupe : MM. Modeste et Albert Boulet, Emile Serniclay, de Liettres, M. Maurice Boulet, d’Estrée-Blanche, et 3 autres hommes dont on n’a pu nous donner les noms.
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Aucun motif, aucune raison ne peut être invoquée pour atténuer la responsabilité des auteurs de cet épouvantable massacre. Il n’y avait aucune action contre les troupes pendant leur passage, ni à Estrée-Blanche, ni aux environs ; cela était d’ailleurs impossible dans nos régions où les convois en retraite étaient denses et interminables, donc composés d’éléments nombreux qui auraient étouffé aussi tôt toute tentative faite contre eux et qui auraient mis à profit le moindre sabotage ou quelques coups de feu épars pour faire éclater sur des innocents leurs instincts sanguinaires. On a bien dit qu’à Estrée-Blanche des arbres avaient été abattus en travers de la route et que cela avait été interprété par les fuyards comme un acte de sabotage destiné à gêner leur opération de décrochage et appelant des représailles. Eh bien, cela est faux, et on le leur a dit et répété, et s’il y avait eu en effet quatorze arbres sciés à cet endroit (lieu-dit le Créminil), ils l’avaient été par les allemands eux-mêmes la veille, sans aucun doute en vue de préparer un barrage ; de plus ces arbres n’étaient pas tombés sur le chemin et l’un d’eux seul était couché sur la bordure gazonnée. La colonne des troupes en déroute étaient d’ailleurs passée toute la journée sans que cela ait sérieusement gêné la circulation. Une seule explication vraisemblable : des vaincus affolés et écumant de rage, voulant tout simplement, sous n’importe quel motif valable ou non, supprimer quelques français.
Entre Estrée-Blanche et Liettres, une quinzaine de soldats allemands accompagnés d’un officier et d’un feldwebel avaient ainsi requis un premier groupe de neuf hommes, puis un second groupe de sept… pour les faire travailler, disaient-ils. Sous la menace, ils les arrachèrent brutalement chez eux en dépit de l’intervention souvent dramatique des épouses, des mères ou des sœurs.
Conduit sur les lieux, le premier groupe était invité à déplacer les arbres, ce qui était impossible sans outils… Pendant que les requis, sous les vociférations démoniaques de l’officier, tentaient d’effectuer à la main, malgré tout, cette besogne vraiment surhumaine et qui n’était qu’une prétexte, les soldats s’écartaient un peu et épaulaient leurs armes. Les neuf malheureux comprirent à cet instant le sort qu’on leur réservait.
Un feu nourri éclata aussitôt. Tous tombèrent ou furent projetés de côté, certains, d’après le témoignage de survivants, sautant au dessus de la haie étaient retombés dans la pâture en contre-bas. Deux jeunes filles habitant la maison du passage à niveau voisin, dont le père était au nombre des otages, furent les témoins horrifiés de ce drame atroce ; elles tentèrent même d’intervenir en suppliant grâce, mais poursuivies jusqu’à leur maison par une des brutes qui les menaçait de son fusil, elles n’eurent d’autre solution que de s’enfuir.
Le bruit de la fusillade (fusils et mitraillettes), puis les coups de grâce des revolvers entendus du village et aussi du groupe suivant qui venait de la direction de Liettres, avait fait pressentir à tous le drame.
La mise en scène et l’exécution n’avaient duré qu’une dizaine de minutes.
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Quatre hommes furent tués sur place :
Jean CHARTREZ, 19 ans, mineur à Liettres, avait reçu une balle dans la poitrine, il râlait encore quand il fut achevé par le coup de grâce ; Auguste FLAHAULT, 50 ans, cultivateur à Liettres, avait la tête horriblement fracassée ; Jules CAUWET, 55 ans, mineur retraité à Estrée-Blanche, succomba peu après d’une hémorragie, la carotide tranchée, il avait reçu en outre plusieurs balles dans le dos ; Marc BOULET, 37 ans, d’Aire, réfugié pour quelques jours chez ses parents à Liettres, reçut de nombreuses balles en pleine poitrine et avait de plus une jambe brisée. La cinquième victime, M. Auguste HENIN, 38 ans, mineur à Estrée-Blanche, succomba le lendemain à son domicile après de très grandes souffrances ; il avait reçu plusieurs balles à l’abdomen et avait les intestins perforés.
Les quatre blessés sont : Auguste LEROY, 52 ans, jardinier à Estrée-Blanche, qui reçut une balle dans le pied ; ayant fait le mort, il reçut le coup de grâce et échappa encore une fois à ses bourreaux, la balle destinée à la nuque ayant seulement traversé l’épaule près du cou ; il eut encore le courage d’essuyer ce coup de feu sans faire le moindre geste et c’est grâce à son sang-froid, vraiment exceptionnel en semblable circonstance, qu’il doit d’être encore en vie. Alfred DEHURTEVENT, 57 ans, mineur retraité à Liettres a reçu une balle à la cuisse qui lui fit une large plaie , retombés de l’autre côté de la haie il ne reçut pas de coup de grâce et aussitôt après le départ des allemands, put donner l’alarme à la ferme voisine jusqu’où il était parvenu péniblement à de traîner.
Méry LEFEBVRE, 35 ans, employé à la mine, demeurant à Estrée-Blanche, atteint de plusieurs balles dont l’une lui brisa un bras, n’est pas encore complètement remis à l’heure présente et est soigné par le docteur Pruvost, après un séjour à l’hôpital de Béthune ; plusieurs balles ont été extraites, mais le blessé en garde encore deux dans le corps dont une à la poitrine. Enfin, Charles LEROY, 52 ans, mineur retraité à Liettres, a eu le bras droit déchiqueté par une rafale de mitrailleuse et une cuisse fracturée : il fallut procéder à la désarticulation du bras blessé, à la jointure de l’épaule. Longtemps on a redouté qu’il ne survivrait pas à ces affreuses blessures, il est encore soigné actuellement à l’hôpital de Béthune. Lui aussi échappa au coup de grâce parce qu’il était retombé de l’autre côté de la haie après avoir été projeté en l’air.
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Les auteurs de ce massacre étaient encore sur les lieux (ils ne devaient d’ailleurs pas tarder de s’en aller) que six jeunes gens courageux et Mme Dequidt, s’empressèrent auprès des blessés. Quelques instants après, M. le curé d’Estrée-Blanche, averti, arrivait sur les lieux et donnait sa bénédiction aux morts et aux mourants. D’autres troupes passaient bientôt par là et pour que les blessés échappent encore à leurs griffes il fallut user d’un subterfuge et leur dire que ceux-ci venaient d’être atteints par la mitraille des avions. Car la première question qu’ils avaient à la bouche était : « terroriste ». L’un de ces fuyards, détrousseurs de cadavre, n’éprouva aucune gêne à enlever la montre de Marc Boulet.


 



Sources :
- l'Echo de la Lys du 22 décembre 1944


* Les articles de presse ne constituant pas une source historique en tant que telle, on prendra des précautions dans l'interprétation de  ces textes, en particulier dans l'exposé des faits de guerre.




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