Le Journal de Lens, du 24 décembre
1922, relate l’inauguration des plaques aux cheminots de la région
de Lens, et rapporte le discours qui évoque la mémoire des disparus
La compagnie du chemin de fer du Nord
a inauguré dimanche à midi, dans la salle des Pas-Perdus de
la gare, la plaque commémorant les noms de ses agents de la région
de Lens, morts pour la France. La fanfare ouvrière municipale et la
compagnie des sapeurs-pompiers prêtèrent leur concours à
cette cérémonie.
Dans l’assistance nombreuse, on remarquait : M. le sous-préfet de
Béthune ; Basly, député-maire de Lens ; des représentants
des compagnies minières de Lens, Liévin et Courrières
; des fonctionnaires civils et militaires ; de nombreux ingénieurs,
employés et ouvriers de la compagnie du Nord et les familles des héros.
Une estrade avait été spécialement aménagée
et décorée de trophées tricolores et c’est là,
que gerbes et couronnes de fleurs vinrent s’amonceler, déposées
par l’orphelinat des chemins de fer, la société fraternelle
des chemins de fer, le comité des fêtes du Chemin de fer du Nord,
l’association des mutilés et anciens combattants de Lens, les agents
des chemins de fer des mines de Lens et Liévin, etc.
La fanfare municipale exécuta la Marseillaise, puis M. Robert, inspecteur
principal, prononça le discours suivant :
Mesdames, Messieurs, mes chers amis,
Honorer les morts, telle fut au lendemain de la victoire, la pensée
pieuse qui s’imposa à l’unanimité de nos cœurs meurtris, mais
reconnaissants.
Malgré l’immense labeur qui se dressait devant elle pour la reconstitution
de son réseau dévasté, la compagnie du chemin de fer
du Nord décida aussitôt de perpétuer le souvenir de ses
agents perdus, sombrés dans l’effroyable tourmente, en frappant leurs
noms sur le bronze et, dans chacune de ses gares, elle a fait poser une plaque
commémorative à la gloire de ceux de la région environnante.
C’est pour rendre hommage aux braves de la plaine de Lens que je vous ai
conviés à venir aujourd’hui devant ce monument.
Je vous remercie bien vivement, messieurs, d’avoir répondu si nombreux
à mon appel et d’avoir bien voulu apporter aux familles de nos malheureux
camarades, ainsi qu’à leurs survivants, le réconfort de votre
sincère sympathie.
Je remercie particulièrement Monsieur Basly, député-maire
de Lens et son collègue M. Maës, M. le sous-préfet de Béthune,
MM. Les administrateurs, directeurs et ingénieurs des charbonnages
de Lens, Liévin et Courrières et toutes les notabilités
qui m’entourent, car leur présence ici nous est un témoignage
des plus précieux.
Mes remerciements vont aussi à la musique municipale et à
son distingué chef, à la compagnie des sapeurs-pompiers et
à son honoré capitaine pour les honneurs qu’ils viennent de
rendre à nos héros ; à l’union des anciens combattants
; à l’Hommage Fleuri et à la société La Fraternelle
qui ont bien voulu fleurir avec nous cette plaque.
Je savais d’ailleurs que mon appel serait unanimement entendu. Dans cette
cité martyre, qui a tant lutté tant souffert, où la dévastation
sauvage et organisée à tout réduit à néant,
dans cette petite patrie de l’héroïsme, où je suis fier
d’avoir autrefois vécu et noué d’indéfectibles relations
d’amitié, je savais qu’en demandant de célébrer la mémoire
de ceux que nous pleurons, tous répondrait présent.
Ainsi, je suis profondément touché de l’honneur qui m’échoit
aujourd’hui d’avoir à vous rappeler les noms des valeureux cheminots
immortalisés dans ce bronze.
Les uns subissant le joug de l’immonde envahisseur, ont vu les tortures
morales s’ajouter à leurs souffrances physiques et ont fini malheureusement
en captivité ou dans les hôpitaux maudissant le barbare et envoyant
leur dernière pensée à ceux qui devaient sauver la patrie.
C’est ainsi que nous avons perdu :
LABYR Clotaire, garde-frein à
Lens, malade quelques mois avant la mobilisation, fut soigné par ses
parents à Ficheux. Ne pouvant être évacué en raison
de sa faiblesse, il fut installé dans une cave où sa mère
lui prodigua ses soins jusqu’à ses derniers moments. Il mourut le 30
octobre 1914. Les Allemands donnèrent l’ordre au père de creuser
la tombe de son fils dans un pré en face des fenêtres de la
maison.
ROBILLARD Adolphe, conducteur à Lens. Resté en pays envahi,
les difficultés de l’existence dans l’occupation lui ont fait perdre
la raison. Interné à Lhommelet, il y est mort le 15 septembre
1916.
SEVIN Louis, conducteur à Lens. Décédé le 24
août 1917 en région envahie (suite de maladie)
WERY Louis, mécanicien à Lens, resté au pays envahi,
tué par un éclat d’obus lors d’un bombardement de Lens, le 3
janvier 1916.
WITRANT Henri, conducteur principal à Lens, décédé
le 1er décembre 1914 en région envahie.
HAYEZ Léon, conducteur à Lens, resté en pays envahi,
son patriotisme ayant porté ombrage aux Allemands a été
interné par eux quelques semaines après l’occupation ; est mort
le 22 février 1915, à la suite des mauvais traitement qui lui
ont été infligés.
BEDNARD Paul, garde-frein à Lens, décédé à
l’hôpital de Lens, le 27 mars 1917 (suite de blessures par avion).
D’autres sont morts en combattant, de la mort brutale et glorieuse du soldat
intrépide ou n’ont pu survivre à leurs blessures. Tels :
BORNAY Jules, médecin de la compagnie à Saint-Pol, décédé
sur le front de l’Aisne en 1915. Le docteur Bornay, qui avait été
envoyé au front sur sa demande, se trouvait au PC de son régiment
situé dans une carrière au moment où celle-ci s’est éboulée
sous l’effet d’un bombardement ou d’une mine.
POLLART Georges, expéditionnaire
à Hénin-Liétard. Fils d’un chef de gare actuellement
en retraite et dont beaucoup d’entre vous ont pu, avant la guerre, apprécier
les qualités et l’amabilité. Beauf-frère de M. Kempff,
chef de gare actuel d’Achiet. Enrôlé en août 1914 et versé
dans l’artillerie, puis affecté sur sa demande à l’infanterie
coloniale, il était prêt à s’embarquer pour les Dardanelles
en août 1915 lorsqu’il fut envoyé en Champagne pour la fameuse
attaque du 25 septembre, au cours de laquelle il fut tué ; il avait
21 ans.
TREHOUT Octave, peintre à Lens. Tombé devant Beauséjour,
le 28 février 1915. A été l’objet de la citation suivante
: « courageux soldat qui a fait vaillamment son devoir dès les
premiers combats de la campagne. Tombé glorieusement pour la France
le 28 février 1915 devant Beauséjour au cours d’une attaque.
Croix de guerre avec étoile d‘argent ».
HOSDEY César, manœuvre à Lens. Soldat au 308e de ligne, décédé
le 30 juillet 1916, à l’ambulance de Wiencourt, de blessures reçues
à l’ennemi pendant la bataille de la Somme.
AUDRAN Marcel, manœuvre au dépôt de Saint-Pol. Agent de la
classe 1920, engagé volontairement en 1918 au 8e régiment
du génie. Décédé à l’hôpital d’Angoulême
le 21 octobre 1918, des suites d’une maladie contractée à l’armée
(congestion pulmonaire gauche grippale)
BAERT Augustin, ajusteur au dépôt de Lens, décédé
le 19 janvier 1915 à l’hôpital de Châlons-sur-Marne, des
suites de blessures reçues aux armées.
CASTELOOT Gilbert, homme d’équipe à Lens, rappelé sous
les drapeaux à la mobilisation, tué à l’ennemi le 21
décembre 1914.
COUPE Wallerand, homme d’équipe à Lens, appelé sous
les drapeaux à la mobilisation, tué à l’ennemi le 24
mai 1916 à Tahure (Marne).
DELCOURT Maurice, frappeur à Lens, blessé le 16 mai 1916 à
Bessiguhe sur l’Yser, évacué à Crombee, décédé
le 19 mai 1915 des suites de ses blessures.
DIVERCHY André, ajusteur à Lens, caporal au 94e
régiment d’infanterie, tué à l’ennemi en 1916
DUCHESNE Henri, ajusteur à Lens, décédé le 12
juin 1915 à l’ambulance de Belleville, des suites de blessures reçues
au bois Leprêtre (Meurthe-et-Moselle) ; il était soldat au 10e
régiment du Génie.
DUFOUR Charles, frappeur à Lens,
porté disparu le 5 mai 1915 à la suite de l’attaque du bois
d’Ailly, dans la Meuse.
FRANCOIS Cyrille, expéditionnaire à Bully-Grenay. Sapeur au
9e génie, travaillant dans une mine, a été enseveli par
l’explosion d’une contre-mine aux abords de Sainte-Ménéhould,
le 27 mai 1915.
HARRE Emile, ajusteur à Lens, sergent au 84e de ligne,
tué aux combats d’Arkangel, en décembre 1915, titulaire de la
croix de guerre.
HOUVIN Gaston, ferreur à Lens, tombé le 25 septembre 1915
à Sapigneul, a été l’objet de la citation suivante :
brave caporal, mort pour la France le 25 septembre 1915, à Sapigneul.
LANCELIN Charles, porteur d’avis à Beaumont-en-Artois, classe 1914,
mobilisé au 9e génie, enseveli sous une mine à
Ciry-Salsogne (Aisne) le 8 août 1918, médaillé militaire.
Sa section avait été l’objet de la citation suivante :
« La 4e section du 9e génie, compagnie
6/1 chargée du nettoyage des tranchées le 5 mai 1917, a accompli
sa mission à la satisfaction de tous. A su montrer ensuite qu’elle
pouvait être, le cas échéant, la digne émule des
sections d’infanterie en tenant la tranchée comme ces dernières.
A repoussé toutes les violentes contre-attaques de l’ennemi sans perdre
un pouce du terrain qui lui avait été confié »
Lancelin a été personnellement l’objet de la citation ci-après
: « sapeur mineur au 9e génie, 6/1, bon sapeur, brave
et dévoué. A été enseveli le 8 août 1918
sous les décombres par une mine à retardement ».
LEROY René, fils du chef de gare de Santes, maréchal des logis
au 5e régiment d’artillerie de forteresse. Grièvement
blessé dans les bois de Marvaux, le 29 août 1914 et fait prisonnier,
a été transporté à l’hôpital de Spire où
il est mort le 27 octobre 1914.
LEU Joseph, manœuvre à Lens, disparu le 11 janvier 1915 dans les
tranchées de Beauséjour.
MALHERBE François, ajusteur à Lens, soldat au 127e
régiment d’infanterie, tué le 23 août 1916 au bois Favier,
près d’Hardecourt (Somme).
PODEVIN Emile, ajusteur à Lens,
caporal au 33e régiment d’infanterie, tué lors d’une
attaque à Verdun le 2 mars 1916.
SALOME Joseph, manœuvre à Lens, soldat au 110e régiment
d’infanterie, tué le 16 février 1916 à Mesnil-en-Argonne.
D’autres esclaves de la consigne ont succombé en accomplissant leur
mission de cheminot, simplement mais noblement, dans des postes souvent obscurs,
ignorés, mais toujours difficiles.
Ainsi :
BECUWE Auguste, chauffeur à Lens, tué sur sa machine le 20
mai 1918 au dépôt de Romescamps par l’explosion d’une bombe lancée
d’un avion ennemi.
DUBOIS Léopold, mécanicien de gare à Hénin-Liétard,
le 15 octobre 1916 dans le dépôt d’Amiens, qui devait dégager
la machine 4217, a eu la jambe emportée par une bombe lancée
par un avion ennemi ; il est mort pendant son transfert à l’hôpital
d’Amiens.
DELPLACE Eugène, mécanicien à Lens, tué le 10
octobre 1916 par un obus lors du bombardement du dépôt d’Amiens.
LAURENT Gustave, chauffeur à Lens, le 24 mars 1918, au dépôt
de Longueau, a été tué par des éclats de bombe
au cours d’un bombardement par avion.
LEDEE Louis, chauffeur à Lens, tué le 24 mars 1918 au cours
d’un bombardement par avion de la gare de Longueau.
PAUL Charles, conducteur à Lens, tué le 29 mai 1918 par un
obus aux abords de la gare de Lapugnoy.
VERWAERDE Abel, garde-frein à Lens, tué le 1er
octobre 1917 en gare d’Hazebrouck par des éclats de bombes lancées
par avion ennemi.
Ils appartenaient comme vous l’avez entendu à tous les grades, à
toutes les fonctions, à tous les services. C’est pour ceux-là,
hommes de devoir et de sacrifice, à qui nul effort n’a coûté,
tant l’espérance les conduisait que le gouvernement de la République
a fait paraître à l’Officiel l’inoubliable citation suivante
:
« Le gouvernement port à
la connaissance du pays la belle attitude du personnel des chemins de fer
des réseaux du Nord et de l’Est et du réseau des Armées.
Après avoir montré dès le début de la guerre la
plus belle endurance et la plus grande énergie dans l’exercice d’un
service particulièrement dur, a donné, au cours des opérations
militaires récentes et souvent dans les circonstances les plus périlleuses
des preuves nouvelles de son esprit de sacrifice et de son admirable dévouement
au pays. »
Messieurs, le cheminot d’aujourd’hui peut être fier du cheminot d’hier,
ce frère qui s’est sacrifié sans faiblir et qui restera un exemple
immortel pour le cheminot de demain.
Puissent les familles éplorées, devant lesquelles je m’incline
ici respectueusement, trouver en notre peine quelque consolation.
Et vous, nobles compagnons de travail et de combat, recevez ici le tribut
de notre admiration et de notre reconnaissance. Dormez bien votre dernier
sommeil. Votre sacrifice n’aura pas été vain. Il nous restera
comme une leçon vivace et éternelle. Nos villes et nos villages,
nouveaux phénix, renaîtront de leurs cendres, comme ce Lens magnifique
où vous êtes glorifiés, le temps cicatrisera les blessures,
effacera les ruines et les souvenirs des affreux carnages, mais nous conserverons
et nous transmettrons l’amour de votre vie, l’exemple de votre mort, nous
aurons pour devise : Souvenir et Travail.
Au nom du gouvernement de la République, M. Stirn, sous-préfet
de Béthune, glorifia les héros en un discours éloquent
qui fit une très vive impression.
Une marche funèbre exécutée par la fanfare municipale,
clôtura la cérémonie.
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